Fiche

Titre : Ceux qui travaillent
Edition : Suisse, Belgique , 2019, 1 h 42
Réalisation : Antoine Russbach ; Scénaristes : Antoine Russbach, Emmanuel Marre, Catherine Paillé ; Photo : Denis Jutzeler ; Montage : Sophie Vercruysse ; Production : Box Productions et Novak Productions ; Distribution France : Condor Distribution.

Interprétation :

Olivier Gourmet (Frank) ; Adèle Bochatay (Mathilde, sa fille) ; Louka Minnella (Harold, son fils) ; Delphine Bibet (Nadine, sa femme).

Auteur

Antoine Russbach, né en 1984, est un scénariste et réalisateur suisse. Il est l’auteur de deux courts métrages, Les bons garçons (2010) en tant que réalisateur et Complices (2016) en tant que scénariste. Ceux qui travaillent est son premier long métrage.

Résumé

Frank est cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, il prend - seul et dans l’urgence - une décision très contestable qui lui coûte son poste. Trahi par un système auquel il a tout donné, désemparé, amputé de sa raison de vivre, se remettra-t-il en question ?

Analyse

C’est un premier film, intelligent, fin, original, puissant et implacable sur le monde du travail que nous offre le genevois Antoine Russbach. Un film social dans lequel il n’y pas les méchants et les gentils, ces derniers étant forcément des victimes héroïques. Frank n’est pas victime du système qui l’a broyé car il en a été un rouage zélé. C’est un personnage complexe. Parti de rien, né dans un milieu très modeste, il a appris que seule la force et le travail pouvaient lui permettre d’avoir une vie meilleure. Taciturne, arrogant, peu attentif aux autres, il a tout sacrifié à ce travail, sa famille, sa vie même, réglée comme une horloge, premier arrivé dernier parti, sans se poser de questions. Il a été complice de cette course effrénée à la compétitivité, dans une mondialisation où la circulation des marchandises est une source de profits vertigineuse. Il s’est tellement identifié à ce travail qu’il a perdu son humanité, son âme, en prenant seul, sans trop y réfléchir, dans la peur de perdre une cargaison et les millions en jeu, une décision moralement et humainement inadmissible. Le cynisme, l’amoralité, l’inhumanité sont les vertus cardinales de ce milieu pour lequel la vie d’un migrant ou d’un salarié ne pèse pas lourd face au risque d’une perte financière, milieu que dénonce avec subtilité le réalisateur. Doit-on plaindre Frank ? Non, mais pourtant, au fil de son parcours il finit par susciter, malgré nous, notre compassion. Antoine Russbach nous laisse libres devant ce personnage ambivalent car il se garde de le juger. Il nous le présente au contraire comme un humain avec ses failles et ses faiblesses. La mise en scène serrée, maîtrisée, cerne au plus près Frank et donne le rythme au film ; une première partie dense et une seconde plus relâchée, au fil de ses états d’âme. Ce film a de plus le mérite de nous faire prendre conscience de nos modes de consommation. Nous sommes les complices de ce système que nous dénonçons volontiers car nous alimentons ce cycle infernal du commerce international…
Notons la magistrale interprétation d’Olivier Gourmet, d’une grande justesse, qui par ses silences et ses retenues sait nous laisser percevoir cette personnalité tout d’un bloc qui peu à peu se fissure sous nos yeux.
Marie-Jeanne Campana