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Ingérence entre Etats et Religions

CAHIER EVANGILE ET LIBERTE N° 152 MAI 1996

Notes sur la conférence de Pierre JOXE

Cette conférence a été donnée dans les journées de Sète les 21-22 octobre 1995. Ce texte a été reconstitué, à partir d'un enregistrement amateur, par la rédaction d' “ Evangile et Liberté ”. Nous remercions M. VAR KAEMO étudiant en théologie à Montpellier et Mme Simone Plasse pour leur précieuse collaboration, qui a rendu possible cette reconstitution écrite d'un texte parlé. Les sous-­titres sont le fait de la Rédaction.

L'ingérence entre Etats et Eglises, entre Etats et religions, est aujourd'hui un sujet d'actualité lorsqu'on pense à l'Islam et à la France. Mais à l'époque, quand le titre a été choisi par les responsables des journées de Sète, on pensait sans doute plus au sens de l'action humanitaire.

Définitions

Le mot ingérence lui-même est un mot complexe et ambigu puisqu'il a une notation péjorative (d'après les définitions de tous les meilleurs dictionnaires). L'ingérence est se mêler de ce qui ne vous regarde pas. Mais ce terme a pris, d'une façon très contemporaine et très récente, une co-notation plutôt positive : l'ingérence humanitaire, c'est se mêler, à juste titre, de ce qui ne vous regarde pas.

Doctrine des 2 règnes et parole de Jésus sur César

Du point de vue sémantique, le terme ingérence, en ce qui concerne les relations entre Eglises et Etats, évoque naturellement des choses très précises en France, ou dans les pays où l'Eglise Catholique est présente; mais beaucoup moins claires si l'on se réfère à l'histoire. Car le pouvoir spirituel cherche à régenter le temporel, le pouvoir politique, ou inversement. Le pouvoir politique cherche à contrôler, à influencer la religion, ou les religieux, à influencer ou à interdire, ou même à détruire. Cet aspect politique, dans l'histoire prend des tournures fort différentes. On ne peut pas se contenter de la distinction des deux règnes (pouvoir politique et règne de Dieu), pour reprendre les paroles de Luther, à partir de la réponse fameuse du Christ : “rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”. Cette réponse est beaucoup plus ambiguë qu'elle n'en a l'air, car Jésus ne répond pas à la question, en réalité. La question est “faut-il payer l'impôt ? et la réponse est : “dépouillez-vous de tous vos biens”. Littéralement on doit appliquer à toutes les pièces de monnaie que l'on détient, la règle selon laquelle, si l'on y voit la tête de César, on doit s'en débarrasser ... Jésus répond très au-delà de la question, à savoir : est ce qu'il faut payer l'impôt ? Donc on peut comprendre : oui il faut payer l'impôt. On peut comprendre aussi : il faut se débarrasser de toute cette monnaie. On peut comprendre encore autre chose, à savoir, ce qui est le plus important, c'est de “rendre à Dieu ce qui est à Dieu”. Ce genre de question relève d'une autre appréciation.

La distinction des deux règnes de Luther est quelque chose de très clair et de très simple apparemment. En réalité, c'est beaucoup plus complexe, comme on le verra pendant “la guerre des paysans” en Allemagne.

J'ai compris que ce sujet n'avait pas été choisi pour les raisons de l'actualité. Mais j'ai pensé qu'il était impossible de traiter ce genre de question sans tenir compte de l'actualité, non pas au sens le plus brûlant, mais au sens de la période contemporaine. )e voudrais évoquer en trois points ces questions de rapport entre religions et états, d'abord en faisant `un peu d'histoire, pour rappeler que, non pas l'ingérence, mais l'interférence réciproque entre religion et politique, était la règle quasi absolue dans les sociétés antiques. Aujourd'hui, au contraire, cette règle est théoriquement nulle dans les sociétés démocratiques contemporaines. Cette problématique a été au cœur de la construction des états modernes.

Ensuite, j'examinerai le cas particulier de la France, non seulement parce qu'il nous concerne en tant que français, mais parce qu'il est un cas tout à fait original et particulier, dans l'Europe et dans le monde. Ensuite nous prendrons le cas particulier de l'Islam, pas pour des raisons d'actualité seulement, mais parce que l'Islam est, dans l'histoire, une religion dont les racines sont très politiques. Aujourd'hui, on en trouve des traces quelques siècles plus tard.

A- Interférences Etats-Religions dans l'antiquité

D'abord, interférence entre Etat et religion, au fond, c'était la règle dans l'antiquité. Aujourd'hui, la règle c'est le contraire. C'était la règle dans l'antiquité, c'est à dire l'interférence, l'interpénétration entre la religion et l'Etat. Ce que l'on sait de l'Egypte ancienne ou de la vie antique, ou d'états plus proches de nous dans les temps, éloignés sur le plan culturel, (comme les grandes structures didactiques précolombiennes) c'est qu'il y avait interpénétration des fonctions étatiques et des fonctions religieuses, aussi bien dans l'exercice du pouvoir civil que dans les fonctions militaires. L'interpénétration était telle que la distinction n'avait pratiquement pas de sens.

En réalité, tout était revêtu de majesté du côté de la religion. Tout était investi de puissance divine du côté de l'exercice du pouvoir d'état. Sans développer cette question, qui évidemment évoque pour chacun d'entre nous, en fonction de ses centres d'intérêts sur l'histoire ancienne, des images plus ou moins précises, on pourrait choisir de s'arrêter à Rome, la Rome antique. Finalement, l'officialisation du culte aboutit à la déification du pouvoir politique, d'une façon particulièrement spectaculaire et très claire pour nous, puisqu'elle est à la base de notre histoire.

Le pouvoir est d'origine divine. L'exercice du pouvoir est de nature divine. Le titulaire du pouvoir devient divin, et Auguste devient un titre (aujourd'hui cela évoque des prénoms de clowns, mais en réalité dans la Rome antique, cela évoquait quelque chose de beaucoup plus sérieux). Donc cette divination du pouvoir et cette politisation de la religion se manifestent dans des titres surprenants auxquels on pense rarement, comme celui de pontife. Pontifex, celui qui fait les ponts (c'est-à-dire une fonction très importante quand on pense d'abord au rôle des ingénieurs des ponts et chaussées dans la société française, mais déjà quand on pense aux routes romaines, au rôle des routes) a une fonction à la fois économique, mais aussi symbolique. En supprimant la coupure, il exerce une fonction. La fonction de constructeur de pont “pontifex maximus” est quelque chose qui est passé sans transition de la Rome antique à la Rome contemporaine (papauté romaine).

La plupart de ces sociétés antiques, ont disparu. Beaucoup ont disparu sans laisser beaucoup traces : on pense par exemple aux empires précolombiens. Mais dans les esprits, en Egypte, il est tout à fait clair aujourd'hui que le président Moubarak est perçu comme une sorte de Pharaon ; c'était le cas pour Sadate etc... II y a un rapport au pouvoir en Egypte qui reste influencé par la culture très lointaine. C'est vrai dans d'autres pays, comme la Chine où l'empereur avait aussi un caractère de divinité. Donc cette nature divine du pouvoir n'est pas propre aux sociétés antiques. Elle était institutionnalisée alors que, précisément, dans les sociétés modernes, cette conception commence à évoluer.

B- Evolution vers les démocraties modernes

Les états modernes se sont constitués en grande partie autour de la rupture du lien ou de l'interpénétration entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. En Europe, lorsque le pouvoir politique s'est senti assez fort, et a voulu se renforcer, il a commencé par rejeter la tutelle du spirituel sur le temporel. Cela s'est traduit en Angleterre d'une façon différente de ce qui s'est passé en France, mais cette réaction a eu lieu partout. En Angleterre, cela a été la création de l'Eglise d'Angleterre, dans des conditions shismatiques (est-ce le terme exact ?). L'Eglise nationale existe encore aujourd'hui, même si ses caractéristiques sont surtout pour l'Angleterre. En Grande Bretagne, en Ecosse c'est tout à fait différent, puisque l'Ecosse est plutôt réformée.

En France le Gallicanisme a été une sorte d'accommodement entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Ces conflits entre temporel et spirituel ont pu aboutir, dans bien des cas, à une relation contractuelle entre l'Etat et Rome. Ce sont les concordats, qui sont des contrats de droit public et international. Mais c'est la Réforme qui a largement contribué à accentuer la séparation entre pouvoir politique et pouvoir religieux. A travers l'Europe, l'application progressive et en même temps brutale du principe “cujus regio ejus religio”, a abouti à la division religieuse de l'Europe et a abouti aussi à la cristallisation d'un certain type de rapport qui reposait sur l'idée que le pouvoir temporel a sa spécificité et qu'il ne relève ni de la tutelle, ni encore moins des injonctions du pouvoir spirituel.

Cette évolution aura connu des épisodes particuliers; pendant la guerre des paysans, Luther, en s'adressant à la noblesse allemande, au fond pour défendre les libertés allemandes à l'égard des excès de la guerre des paysans, construit une théorie du respect du pouvoir établi, qui est d'une certaine façon beaucoup plus respectueuse du pouvoir que celle de St Thomas d'Aquin. Dans la pensée de St Thomas d'Aquin, pendant tout le moyen âge, le droit à la révolte contre la tyrannie politique est confirmé. Dans la théorie du respect du pouvoir établi, le pouvoir politique ne porte pas atteinte à la liberté de pensée, ne prétend pas régenter les âmes.

Tout ce qui a été, au fond, les idéologies de Calvin, a donné naissance au système presbytéro-synodal. II aboutit à une conception démocratique du pouvoir. Cette conception de la souveraineté populaire n'a pas reçu une application parfaite dans la réalité théorique de la Genève de Calvin. Mais ces idées ont cheminé et on voit cette évolution à travers l'Europe jusqu'à nos jours.

Pendant ce temps-là, “le concordat” s'est manifesté comme la forme nouvelle de relation entre les pouvoirs politiques et l'Eglise de Rome. La diplomatie du Saint Siège, pendant très longtemps, a eu tendance à rechercher ce type de relation contractuelle, y compris parfois en bénissant le pouvoir établi. Dans le “Génie du Christianisme”, Chateaubriand rend très bien compte de ce caractère de restaurateur du Christianisme attribué à Napoléon. Plus tard le concordat avec Mussolini, avait rendu à l'Eglise ses moyens d'action par les accords de “Latran”. Le concordat avec l'Allemagne de Hitler, en 1933, faisait rentrer le “Centrum catholique” dans la vie politique, avec en particulier l'ancien chancelier Von Papen. II y a eu une transformation des relations entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel mais toujours sur une base profondément différente de celle qui était celle de l'antiquité. On évolua vers la situation contemporaine qu'on peut résumer d'un mot : les états démocratiques modernes sont laïcs, neutres, c'est-à-dire qu'ils ne sont liés à aucune religion. Ils ne soutiennent, ni ne combattent, ni n'interviennent, de façon ni négative ni positive, envers quelque religion que ce soit. C'est la description théorique et parfaite. En gros, c'est ce qui se passe dans les démocraties contemporaines. Des démocraties contemporaines, il n'y en a pas beaucoup, c'est vrai; une trentaine d'états sur terre, surtout en Europe et un peu en Amérique du Nord.

De façons diverses, on constate que les états démocratiques modernes sont tous laïcs, et neutres. C'est le cas de l'Europe : en l'Allemagne, les religions ont un statut de droit public. Aux Etats Unis on entend parler aujourd'hui de querelles sur les crucifix dans les écoles, mais dans l'ensemble il y a une forme de neutralité. Le droit commun c'est la neutralité, c'est la laïcité. On peut en faire la démonstration a contrario : les états contemporains qui ne sont pas vraiment neutres ou laïcs sont soit des états théocratiques, soit au contraire des états anti-religieux. Etats théocratiques, ou se présentant comme tels, comme l'Iran, depuis la révolution islamique, ou états anti-religieux ou combattant les religions, comme certains pays communistes où la neutralité envers la religion n'est pas du tout de mise.

Cette évolution est une évolution très puissante et très claire. II y a interférence, interpénétration entre religion et politique pendant des millénaires. II y a évolution conflictuelle, disons le mot, entre la Réforme et le vingtième siècle. II y a aujourd'hui une espèce d'état de règle, d'assimilation entre état démocratique et neutralité, laïcité, avec évidemment quelques soubresauts, quelques difficultés. J'évoquais par exemple la discussion en cours aux Etats Unis sur la présence du crucifix dans les écoles. J'ai dit aux Etats-Unis. C'est en Allemagne, où l'on voit la différence de réaction entre la Bavière et d'autres Länders. Je pensais à un autre aspect de la question aux Etats-Unis, concernant les discussions sur les programmes d'histoire et de sciences dans certains états américains. On voit apparaître dans différents états démocratiques; des tensions qui sont souvent des rémanences du passé. Mais, à cet égard, le pays le plus intéressant c'est la France. La France est un cas particulier ; elle a eu pendant très longtemps une position originale dans l'Europe chrétienne. C'est sans doute cette position tout à fait particulière qui explique la violence du processus de séparation de l'Eglise et de l'Etat en France, qui aura duré un siècle. Cette position particulière d'une France, “fille aînée de l'Eglise”, plus, d'une France de la séparation violente, explique que la France ait plus de ma) à affronter un problème tout à fait nouveau en matière de laïcité : le problème du traitement d'une religion qui (c'est un fait) à en France, une importance démographique : l'Islam.

C- Relations Royauté et Eglise catholique en France

Nous avons tous en tête cette situation originale, particulière de la France “fille aînée de l'Eglise”, qui, après la “pragmatique sanction de Bourges” (Charles VII en 1438 NDLR) mais surtout après le concordat de Bologne (1516 NDLR) laisse à François ler (a possibilité et le partage des rôles entre le pape et le roi. Le pape, seul, peut f donner l'investiture canonique, mais il ne peut la donner qu'à ceux que le roi choisit. On ne peut pas être évêque sans que le pape l'ait reconnu. Mais on ne peut pas être évêque sans que le roi vous ait choisi. Ce partage des rôles aura duré très longtemps. Le pouvoir sur l'Eglise de France est ainsi reconnu, établi. II durera bien au delà du 16ème siècle. A la différence d'autres souverains d'Europe, petits ou grands, le roi de France n'a eu aucun intérêt à encourager le développement du protestantisme, car l'Eglise catholique appuyée par la théorie de la monarchie de droit divin, va créer, développer et ensuite diffuser les fondements idéologiques de l'absolutisme.

D- Relations pouvoir politique et protestantisme en France

II y eut des concessions, comme l'Edit de Nantes, à la fin du 16ème siècle, qui accordait aux protestants, de façon, assez limitée dans l'espace, la possibilité de pratiquer le culte. Je dis limité dans l'espace, car peu de gens savent que l'Edit de Nantes ne permettait pas aux protestants de Nantes de pratiquer leur culte à Nantes (j'ai un oncle qui a fait sa thèse sur les protestants du comté de Nantes) : les habitants devaient sortir de Nantes et pratiquer leur culte en banlieue.

Cela faisait de “la religion prétendue réformée” une religion de second ordre. En fait, cette situation qui devait être irrévocable, selon les termes de l'Edit de Nantes, n'allait être en réalité qu'une concession provisoire, et la révocation de l'Edit de Nantes a été applaudie et commentée très chaleureusement, par Bossuet en tête, comme enfin un retour à la normale. Ce n'était d'ailleurs pas tout à fait la normale européenne : selon l'usage de l'époque les gens qui étaient pourchassés pour leurs idées religieuses pouvaient librement changer de pays. Le principe “cujus regio ejus religio” avait aussi une dimension individuelle. Les protestants français, eux, étaient privés du droit de quitter la France. Beaucoup l'on fait, mais souvent au péril de leur vie, car ils n'en avaient pas le droit. C'était donc un système extrêmement contraignant et autoritaire. Ce cas particulier de la France dans l'Europe est quelque chose qui aura été présent à toutes les mémoires. Les hérétiques en fait devenaient des hors la loi, puisque la maxime établie en France était : “une foi, un roi, une loi”. II n'y avait pas de base légale pour interdire de déménager. Dans le reste de l'Europe, les déplacements étaient autorisés.

Cette tension a donc été particulière à la France. C'est peut être d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le mouvement des lumières, au XVIIIème siècle, ou même avant, à la fin du XVIIème siècle a vu naître toute une activité intellectuelle en France, et seulement en France, dans un besoin de liberté. Pierre Bayle, auteur du dictionnaire historique et critique, lui-même d'ailleurs protestant, fils de pasteur, se convertit un bref moment dans sa jeunesse au catholicisme, sous l'influence de pressions sociales, se reconvertit ensuite dans l'autre sens, puis il emigrera et vivra une grande partie de sa vie hors de France.

II y a tout un mouvement d'idée en partie spirituel, en partie philosophique, orienté vers la liberté de conscience. L'argument politique concerne la libération de l'Etat de la tutelle de l'Eglise. C'est un mouvement qui va aboutir, comme on le sait, à un puissant mouvement d'idées.

E- Révolution, constitution civile du clergé (1790 ndlr) et séparation Eglises-Etat (1905-1906 ndlr)

La révolution française va provoquer la séparation de l'Eglise et de l'Etat de la façon la plus brutale qui soit, avec la constitution civile du clergé. Car il faut dire qu'après avoir proclamé la liberté de conscience et d'opinion, la Constituante n'a pas entièrement mis ses actes en accord avec ses principes. La France, qui avait, depuis déjà une longue période, un statut particulier en Europe en ce qui concerne le poids des relations entre l'Etat monarchique et l'Eglise, allait retomber dans le même type de situation avec la constitution civile du clergé. C'était, en fait, la prolongation, d'une certaine façon, d'une Eglise nationale et gallicane, avec des évêques élus, qui ensuite allaient justifier leur investiture. La condamnation de la constitution civile du clergé par Rome allait entraîner une situation de crise très profonde, avec les prêtres jureurs et ceux qui ne l'étaient pas. C'est finalement Napoléon qui, pour des raisons éminemment politiques, a jugé utile de négocier, de discuter et d'aboutir au Concordat. Cette évolution pendant un siècle, continuera à provoquer une grande tension en France.

L'assimilation entre le cléricalisme et la réaction politique monarchique va être une dominante. Elle va traverser le XIXème siècle. C'est pourquoi le processus de séparation en France aura été particulièrement brutal : il aura passé par une série d'étapes. La première est la Révolution. La seconde est la loi de séparation, toujours dans une atmosphère de crise et d'affrontement. On l'a oublié. Durant cette période des lois de séparation, les témoignages rapportent des situations de grands troubles de l'ordre public. Les “inventaires” furent l'occasion d'importantes bagarres : toute une dimension économique mais aussi une dimension spirituelle. II y a eu des drames. Des officiers de gendarmerie et même des officiers tout court (car pour l'application de cette loi de séparation, il a fallu expulser des religieux), ont spectaculairement brisé leur sabre, ont donné leur démission de l'armée, parce qu'ils ne voulaient pas participer à ces actions de répression, contraires à tout ce qu'ils avaient appris. Ce fut une période de très grande crise, presque sans rapport avec tout ce qui se passait dans tout le reste de l'Europe à l'époque.

F- La laïcité en France

C'est sans doute une des raisons pour lesquelles, existent encore aujourd'hui, les problèmes de la laïcité en France, surtout par rapport au problème de l'école. D'une façon même diffuse, en ce qui concerne les rapports entre le poids de l'Eglise catholique et la société, on voit surgir de graves conflits dans quelques autres domaines, comme, par exemple, celui de la morale sexuelle, du planning des naissances, ou de l'IVG (on retrouve des liens entre la partie la plus conservatrice de l'Eglise catholique et les commandos anti IVG). L'école n'est pas toujours le principal sujet d'affrontement car souvent l'école privée n'est pas une école religieuse.

La France a été peut être un pays d'influence chrétienne. Le pays qui a été le plus puissamment l'illustration des liens entre une Eglise et un Etat, est aujourd'hui peut-être le pays qui est traversé par les courants les plus puissants d'opposition, de conflit latent de recherche d'interprétation historique. On soupçonne' facilement quelqu'un d'être relié à “la calotte”. Dans la vie politique contemporaine ces choses se disent encore. Cela se dit moins à l'Assemblée, mais dans des réunions. Ces plaisanteries révèlent quelque chose.

Notre situation est tout à fait particulière. Je pense que cette attitude à l'égard du fait religieux et des relations entre la religion et la politique, n'aide pas les français à réfléchir, à traiter un problème tout à fait nouveau, et contemporain : celui de l'Islam en France.

G- Le cas particulier de l'Islam : diverses branches de l'Islam dans le monde

L'Islam est un exemple de religion mêlée à la politique. II y a une longue tradition d'interférence entre l'Islam et la politique. Le Christ a nettement, clairement refusé de jouer un rôle politique. Bouddha Sakyamuni était fils d'un prince. II était le prince héritier. II a choisi : il a renoncé à la vie publique.

Mahomet, lui, a été un homme politique. II n'a pas seulement été le prophète. II a vraiment joué un rôle politique. L'action du prophète, la succession du prophète, l'utilisation de l'Islam par le pouvoir est une tradition profonde, ancienne. Elle se caractérise par des grandes écoles de pensée, des grands courants dans l'Islam contemporain, qui ont une origine très ancienne. Le clivage entre les Sunnites et les chiites (et les Kharijites) repose sur des phénomènes extrêmement anciens, qui sont liés à la succession presque immédiate du prophète. Ces clivages ont eu lieu il y a plus d'un millénaire. C'est après l'assassinat du troisième calife, et son remplacement par Ali, dont l'election fut contestée par un certain nombre de gens (dont la femme du prophète lui-même, A'icha qui a joué un rôle dans cette affaire). cela fait douze siècles que les fondements politico-religieux du clivage de l'Islam en trois grandes branches existent.

Dans un petit livre sur les Kharijites l'auteur algérien Horiba, professeur de philosophie à l'université d'Alger offre un raccourci commode pour les Français. II explique que les sunnites sont les catholiques, les chiites sont les orthodoxes et les Kharijites sont les protestants. (Kharadja veut dire “sortir”). Les Kharijites, ce sont ceux qui sont sortis de l'évolution extrêmement partisane et politisée de l'Islam, sous l'influence du quatrième calife. Si l'immense majorité des musulmans sur la surface du globe sont sunnites, une très infime minorité sont Karajites. On en trouve quelques uns dans la péninsule arabique, à Oman et dans le Yémen. On en trouve aussi dans le Mzab qui sont liés au mouvement Kharitije. Une infime minorité. C'est un Islam démocratique. II ne jouera sans doute pas un très grand rôle, car il s'agit vraiment de petits noyaux. mais il n'est pas indifférent de connaître son existence.

Les chiites, eux-mêmes sont divisés. II y a toute une série de subdivisions. Ils sont partisans d'un état théocratique dirigé par un Imam. Les chiites ne sont qu'une minorité de l'Islam. II y a de très grands pays musulmans comme l'Indonésie. Une grande masse de musulmans, en FRance en particulier, ne partagent en rien les engagements du mouvement Chiite.

Le mouvement chiite a des racines extrêmement anciennes dans l'affirmation d'un état théocratique. Très anciennes puisqu'elles remontent à la succession du quatrième Calife, on peut dire contemporain de Mahomet. Cette histoire a un caractère profondément renouvelé du fait de ce qui s'est passé au Moyen Orient. Ce mouvement est difficile à comprendre pour les français. Ils avaient une image de l'Islam à travers la société coloniale algérienne, marocaine ou tunisienne. Les implications de l'Islam chiite dans les sociétés d'Algérie ou des banlieues françaises surprend les français. Donc ce mouvement peut provoquer des réactions d'intolérance à l'égard de l'Islam, à cause de cette complexité.

H- Le parti de Dieu

Ce qui est très difficile à analyser, c'est le fondement théologique ou religieux de l'intégrisme musulman. II faut aller le chercher dans le Coran. L'idée de “Hezbollah”, parti de Dieu, par opposition au parti du diable se trouve dans le Coran. Le prophète lui-même a dit des phrases citées en Iran : c'est du côté des persans que l'on pouvait trouver les meilleurs musulmans. Le concept de “parti de Dieu” a été formulé pour la première fois par un ingénieur égyptien, un jeune homme, qui a publié un petit livre, il y a vingt ans en 1975. Le titre est “Hez Bollah” “le parti de Dieu”. Diffusé ensuite, en particulier par un certain nombre d'Egyptiens, très rapidement l'Imam Khomeiny a repris cette expression à son compte. C'est donc un phénomène assez récent. Les frères musulmans, qui en Egypte on toujours eu une existence et une influence assez forte ont repris aussi ce terme. Voilà ce que disait l'Iman Khomeiny, devant le ministre syrien des affaires étrangères, lui persan à un arabe dans un discours public en 1979 (cela se passe presque de commentaires) :

“j'ai espoir que va se constituer partout dans le monde un parti qui portera le nom de parti des opprimés. II sera rejoint par tous les déshérités, qui se soulèvent contre les oppresseurs et les pillards de l'Est et de l'Ouest. Ces déshérités interdiront aux oppresseurs de les tyranniser plus longtemps et mettront à l'ordre du jour la promesse de l'Islam, qui est que !es opprimés doivent régner sur terre. Jusqu'à ce jour, les opprimés ont été désunis et rien ne s'accomplit dans la désunion. Maintenant qu'il a été donné un exemple de l'efficacité de l'union des opprimés en terre musulmane, ce modèle doit se répandre partout où cela est humainement et historiquement possible, et prendre nom de parti des opprimés, synonyme de Parti de Dieu “Hez Bollah”. Les opprimés doivent régner sur la terre, là est la volonté du Très Haut, de Dieu. Ensemble, par un effort de volonté inflexible, ils doivent entreprendre leur libération et compter sur le parti des opprimés pour résoudre tous leurs problèmes, où que ce soit. Je dois dire, dit l'Iman Khomeiny, à mon grand regret que les gouvernements et les communautés islamiques, en particulier les gouvernements et les communautés arabes ont commis une grave erreur, que nous avons commise aussi, ici en Iran”...

Et il développe un certain nombre de choses sur Israël et les palestiniens.

Cette thématique d'un “parti de Dieu”, est un parti des pauvres, un parti des opprimés, annoncé par le prophète. Les objectifs sont contenus dans le Coran. Leur réalisation est commencée en Iran, dont le prophète disait que c'était peut être là, finalement, que l'on trouvait les meilleurs musulmans. On en trouve des traces dans différentes citations. Dans le Coran il est dit : si les arabes faillissent, Dieu les remplacera par un peuple plus méritant. Un peu plus loin il est dit : “peut être que les gentils, les non arabes domineront en Islam, et parmi eux les persans en première ligne”. Le prophète voit la science des persans. L'Iran, les Iraniens; et parmi les Iraniens, des religieux iraniens s'attribuent, vis-à-vis du monde entier, en particulier du monde arabe cette espèce de vision “Messianique”. Avec un sentiment de supériorité, un sentiment de légitimité (les arabes n'ont jamais été capables de créer, ni état arabe, ni un peuple arabe, ni encore moins un peuple islamique) ils sont parvenus à faire la leçon à tout le monde. Ainsi s'explique l'influence que peuvent avoir les Iraniens, non pas en tant qu'Iraniens, en tant que meilleurs propagandistes, les plus actifs du parti des miséreux.

Cet aspect (je ne dirais pas de l'Islam, mais d'une politique fondée sur une certaine interprétation de l'Islam, par certains chiites d'origine iranienne) remporte un certain succès en raison de sa puissance. Je ne dirais pas de son simplisme, mais en raison de sa simplicité. Ce chiisme-là affirme : “ce sont les miséreux, les opprimés, qui devront gouverner le monde. Le prophète l'a dit.

Ceux qui l'auront compris ne sont certainement pas ceux qui sont la nomenklatura corrompue de parti type FLN, les régimes militaires comme le président Ber Ali, ou Moubarak en Egypte, encore moins des régimes occidentalisés corrompus comme celui du Maroc. Ne parlons pas de ce que représentait le Schah”.

Ce mouvement extrêmement fort n'est pas historiquement, d'origine du Maghreb. Mais ii a trouvé dans une partie de la population algérienne la possibilité de se diffuser (je parle de l'Algérie). La plus grande partie des Français d'origine arabe, sont algériens et aussi beaucoup de marocains et de tunisiens. Il y a une Algérie réelle contemporaine, qui est une Algérie dans laquelle une grande partie de la population, désespérant d'un développement valable, s'est tournée, là comme ailleurs, vers la variante de l'Islam qui pouvait apparaître comme répondant le mieux à un désespoir. Cela paraît extrêmement archaïque. Comme toute l'histoire de l'Europe, l'histoire de la laïcisation, l'histoire de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'histoire de l'interruption de l'influence respective du temporel sur le spirituel ou du spirituel sur le temporel, paraissent comme une espèce d'élément du progrès humain, (comme la lutte contre la variole, avec la vaccination).

En France tout d'un coup, l'on voit surgir du sein d'une fraction d'une population arabe apparemment francisée une très grande violence. Cela provoque une très grande incompréhension, parce que cela parait un phénomène extrêmement régressif. Mais c'est un phénomène auquel nous sommes confrontés. Ainsi, il y a une partie du peuple algérien, (et par voie de contamination, de contagion, de comparaison, une partie des musulmans qui vivent en France) qui de façon apparemment paradoxale, vont chercher des éléments d'espoir dans une philosophie, une théologie ou une vision politico-religieuse des choses, qui paraît à contre courant de tout ce qu'on a pu voir.

Dans cette étude, il ne s'agit pas d'une déclaration publique, officielle et définitive. Mais de réflexions à l'usage d'une discussion dans un cercle de recherche sur la problématique Etats et Religions. Cette étude se veut une contribution à un échange amical informel.