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Psaume 144

Psaumes 105

Patrick Cabanel
LE DIEU DE LA REPUBLIQUE,
Aux sources protestantes de la laïcité (1860-1900)
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, 282 p. 23 €

La IIIe République à ses débuts doit « républicaniser » la France pour s’installer durablement. L’organisation de l’enseignement primaire (et aussi secondaire féminin) est le chantier qui va lui permettre d’inculquer ses principes nouveaux qui doivent dégager l’école de l’influence dominante de l’Eglise catholique. Mais aussi la République va renouveler son personnel administratif et politique, l’augmenter et ouvrir aux concours de nombreux postes. Dans ce domaine, des représentants des minorités religieuses vont d’autant mieux occuper ces places (cf. les Juifs d’Etat étudiés par Pierre Birnbaum) qu’il y a coïncidence entre leurs sentiments démocratiques et leur formation. C’est un aspect important de la réintégration des protestants dans la communauté nationale. P.C. se donne pour mission de cerner l’influence protestante sur trois décennies, de la défaite de 1870 à l’Affaire Dreyfus. Cette influence a été très discutée, notamment à l’époque où elle a été la cible de la droite nationaliste et catholique (on connaît les diatribes de Charles Maurras sur les quatre états confédérés : les protestants, les juifs, les francs-maçons et les métèques). De nos jours certains historiens protestants comme André Encrevé la contestent. Mais dans un chapitre (IV) intitulé « La France protestante ? politique et intelligence », Cabanel relève le poids d’individualités protestantes en politique, dans la presse, dans l’enseignement. Même si leur nombre est restreint, il est toujours très largement supérieur au poids des protestants dans la société : ainsi représentent-ils 13% des professeurs au Collège de France (1901-1939), et 14% à la Faculté des Lettres de Paris (1809-1909). La Libre Parole de Drumont montre l’Eglise réformée comme une « espèce d’école préparatoire et de recrutement pour l’administration et la république ». Pour répondre aux critiques sur cette surreprésentation, des sociologues disaient déjà qu’elle est « temporaire, liée aux débuts du régime et à l’incapacité des catholiques d’en prendre leur part » ; les minoritaires ont dû alors forcer leur destin.

C’est dans l’enseignement que l’influence protestante s’est le mieux marquée et a été la plus étudiée. Derrière Jules Ferry, les trois fondateurs de l’école primaire républicaine sont Ferdinand Buisson, Félix Pécaut et Jules Steeg, tous issus du protestantisme libéral, amis de longue date, les deux derniers anciens pasteurs. Cette influence se traduit dans la pédagogie, laïque certes, mais non irréligieuse. Les devoirs envers Dieu sont incorporés dans l’Instruction morale et civique jusqu’en 1901. Et l’accent est mis sur la responsabilité individuelle. Cet appel à la vie personnelle est au cœur des conférences journalières que Félix Pécaut, « cet excitateur des consciences », fait aux jeunes filles de Fontenay, dont il a marqué plusieurs générations. Le protestantisme libéral a ainsi offert à cette nouvelle République une morale (kantienne) et une religion dépouillée, rigide, mais laïque car « le protestantisme, comme le dit F. Buisson, n’est rien dans l’histoire s’il n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme en matière religieuse, c'est-à-dire en face du dogme comme en face du culte ».

Cet « âge religieux de la III e République » n’aura eu qu’un temps. L’Affaire Dreyfus avec la violence des positions catholiques, va entraîner une réaction et un durcissement à gauche du régime qui débouche sur la Séparation de 1905. La thèse que présente Cabanel est que le protestantisme libéral aurait servi de « religion de substitution temporaire », un compromis, avant l’établissement de la « laïcité intégrale ». Douze pages de bibliographie serrée et exhaustive et des textes peu connus appuient cette brillante démonstration.

(Gabrielle Cadier-Rey)