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Psaume 144

Psaumes 105

Construire une Europe laïque

Constructif - Juin 2003

Jean-Arnold de Clermont est pasteur, président de la Fédération protestante de France.

Au moment où l'Europe s'apprête à adopter une Constitution, mon titre peut sembler provocateur. Le mot fait peur ; il a été chargé de toutes les incompréhensions et de tous les conflits anticléricaux qu'a connus le vingtième siècle, essentiellement en France. Le mot « laïcité » n'est-il pas intraduisible en d'autres langues ou reçu de manière résolu­ment péjorative ? Or, précisément, il est question que la Constitution européenne reconnaisse ce que la majorité des Eglises tant catho­liques qu'orthodoxes ou protestan­tes appellent de leurs voeux depuis des mois : leur identité propre et leur contribution spécifique. Mais dire cela est, pour moi, affirmer le principe de base de la laïcité.

Les données religieuses de l'Europe sont bien connues; elles ont façonné son histoire et sa culture. A grands traits, l'Europe du Sud est catholique, l'Europe de l'Est est orthodoxe, l'Europe du Nord est protestante. La France, bien que fortement marquée par la Réforme protestante à ses débuts est restée catholique par la volonté de Louis XIV et de ses dragons ; l'Allemagne s'est divisée entre catholiques et protestants autour de ses princes. Les temps modernes ont apporté bien des brassages, mais les grandes lignes demeurent.

Héritages divers

Toutefois ce serait faire injure à l'histoi­re que de parler d'une Europe « chré­tienne », car l'héritage juif lui est intimement mêlé. Depuis la destruction du Temple de Jérusalem et l'expulsion des Juifs de Palestine, ceux-ci n'ont eu d'autre choix que de se répandre dans tout le Bassin méditerranéen et de mêler leur culture et leur piété à l'en­semble de l'Empire romain. Plus encore, il n'est pas possible de concevoir le chris­tianisme sans un enracinement dans le Premier Testament. D'où la formule employée assez souvent de l'héritage judéo-chrétien de l'Europe. Mais c'est là encore vouloir négliger d'autres apports d'importance déterminante. Je veux parler d'abord de l'islam, non seu­lement par ses incursions militaires plus ou moins durables, mais par sa culture (philosophes, mathématiciens) qui a imprégné notre culture ; sans oublier, par ailleurs, l'apport du siècle des Lumières qui donne droit de cité tout autant à l'athéisme qu'aux reli­gions du Livre dans notre culture contemporaine.

Ainsi puis-je reprendre à mon compte la formule que Regis Debray applique à l'Europe qu'il voudrait « consciente de toutes ses composantes, religieuses, humanistes et laïques ». Ce n'est pas une formule de compromis, mais une formule réaliste. Parler d'une Europe chrétienne ou judéo-chrétienne relève autant de la tromperie que de la nostalgie.

Perte d'influence des institutions religieuses

Les chiffres le confirment: sur 750 millions d'Européens (y compris la Russie et la Turquie), 548 seraient chrétiens (269 catholiques, 171 orthodoxes, 79 protes­tants, 28 anglicans), 52 seraient musul­mans, 2,4 seraient juifs, 1,5 bouddhistes, 1,6 hindouistes, 0,5 sikhs. Cela fait près de 140 millions sans religion. Mais plus que les chiffres, ce sont les études des sociolo­gues des religions qu'il faut avoir à l'esprit, qui montrent que pour l'Europe occidentale la pratique religieuse dépasse rarement 15 à 20 % chez ceux qui se disent chrétiens, d'où la formule de Grace Davie : « belonging without believing » (appartenir sans croire).

Comment les Eglises peuvent-elles donc se situer dans l'Europe d'aujourd'hui ? A l'écoute des sociologues, elles savent que la deuxième moitié du XXP siècle a vu la perte d'influence des grandes institutions religieuses.

Parallèlement, la quête religieuse s'est faite plus individuelle, les croyants se construisant une religion à la carte, puisant chez l'un ou l'autre, se rattachant à de nouveaux mouvements religieux. La tentation est de faire de la religion une affaire strictement privée ; tentation en interne, où l'autocompréhension de la foi chrétienne comme phénomène minoritaire peut enfermer sur soi-même ; tentation venue de l'extérieur, où la foi chrétienne est comprise comme l'adhésion à des valeurs d'un autre temps.

Face à ces deux défis, les Eglises cherchent à dire la place qui est la leur : elles savent que la foi chrétienne ne se résume pas en une piété personnelle, éventuellement partagée dans le cadre des communautés locales, mais qu'elle s'exprime dans des choix de vie et de société, la définition de valeurs qui contribuent à l'édification de la société. Ce que beaucoup n'ont pas compris, c'est le changement radical qui est intervenu en quelques décennies : alors que les Eglises ont pu servir de cadre de référence pour la société européenne, elles ne demandent aujourd'hui qu'à tenir leur place dans la société civile : ni plus, ni moins !

Deux interrogations

Aujourd'hui, deux interrogations compli­quent le tableau. L'une vient des anciens pays communistes. Les Eglises y ont vécu sous une chape de plomb, niées sinon persécutées. Après la libération qu'a représentée pour elles l'effondrement des régimes totalitaires marxistes, leur pre­mière réaction, bien compréhensible, est de retrouver l'âge d'or où elles avaient pignon sur rue. Ainsi en est-il de l'Eglise orthodoxe en Russie, caractérisée aujour­d'hui par son nationalisme ; ainsi en est-il de l'Eglise catholique en Pologne, qui réclame de l'Union européenne un pré­ambule de la Constitution qui placerait l'Europe sous la bénédiction de Dieu.

Dans le même temps, l'islam qui prend naturellement sa place en Europe et pourrait en être, au rythme de croissance actuel, la deuxième religion d'ici 2014 (comme c'est déjà le cas en France), aborde la question avec une prétention sociale et culturelle qui trouve son origine dans des pays qui ne connaissent pas ou très peu la notion de séparation des religions et de l'Etat. Ainsi certains groupes, certes minoritaires, n'hésitent pas à demander des révisions culturelles et légales importantes, au nom de l'islam.

On comprendra aisément pourquoi la définition d'une Europe laïque revêt, à mes yeux, une telle importance. Je comprends cette laïcité comme l'affirmation première de l'indépendance de l'Etat, des institutions européennes, à l'égard de tout mouvement religieux ou philosophique, de toute famille de foi ou de pensée. C'est le fondement d'une vie démocratique qui assure l'autonomie du politique. Mais, en contrepartie, j'attends du politique une réelle neutralité à l'égard des mêmes mouvements religieux ou philosophiques. Et j'entends par neutralité « réelle », le fait que chacun puisse trouver sa place dans le débat démocratique, sa liberté non seulement de conscience mais aussi d'expression. C'est dire que la rédaction de la Constitution que j'évoquais au début de ces lignes est déterminante dans la mesure où elle s'inscrit dans la perspective de faire de l'Europe un cadre pour la démocratie « participative ». II en va du respect des diversités, base essentielle pour la construction d'une Europe qui ne soit pas seulement un grand marché, mais plus encore un grand projet culturel et social.

Bibliographie

Contribution aux débats sur l’avenir de l’Europe

(dossier de réflexion à l’intention des Eglises et associations protestantes disponible sur www.protestants.org)